lundi 8 mars 2010

Le Magnificat d'Arvo Pärt

Le Magnificat d'Arvo Pärt (prononcez "Perte")

Soprano 1 (incluant la soliste)
Soprano 2
Alto
Ténor (1 et 2)
Basse

Né en Estonie, en 1935, Pärt a étudié la musique au Conservatoire de Tallinn sous la tutelle de Heino Eller (un compositeur, fervent « d'estonicité » ayant étudié à St-Petersbourg et qui a enseigné à un grand nombre de compositeurs des états baltes). Comme l'Estonie est depuis 1940, sous l'emprise du régime soviétique, il a difficilement accès à la musique occidentale mais réussit à entendre certaines œuvres de Boulez, Webern et Nono. Durant les années 60, alors que l'État relâche un peu son étreinte, Pärt explore le dodécaphonisme, le sérialisme ainsi que la musique aléatoire. Il fait partie d'un groupe d'étudiants qui s'affranchissent des normes esthétiques socialistes (1). Il est considéré comme un radical par les autorités. Son Credo (1968) est banni. Il alterne création et périodes de silence contemplatif. Il profite d'une de ces pauses, pour étudier les œuvres de Machaut, Ockeghem, Obrecht, Josquin Desprez. Pendant les années 70, il s'attarde au plain-chant. Il s'intéresse aux cloches, les clochettes surtout, et à leur résonance. Il développe une nouvelle façon de composer et adopte la technique du tintinnabulisme qui est basée sur la résonance des cloches (dont le son persistant contient plusieurs notes à la fois), l'accord parfait, et les inversions d'accords. Il retourne à la musique tonale. En 1980, il quitte l'Estonie pour Vienne, puis Berlin. Il compose son Magnificat en 1989. La pièce est enregistrée pour la première fois, avec le Estonian Philharmonic Chamber Choir à l'église Niguliste de Tallinn et distribuée par ECM Records en 1993.

Il faut aussi savoir que Pärt est un fervent religieux et qu'il fait partie de l'église orthodoxe et de la tradition hésichaste (courant de la paix intérieure, de la tranquillité, de l'imperturbabilité). Les techniques de compositions qu'il a adoptées ne sont pour lui qu'un moyen d'exprimer sa profonde spiritualité, de communiquer avec le sentiment religieux. Il compare sa musique à la lumière blanche (qui constitue la somme de toutes les couleurs ) et au prisme, l'intelligence, la sensibilité de l'auditeur. Pour lui, le silence est aussi expressif que les notes elles-mêmes.(2) Les critiques musicaux l'ont souvent associé au compositeur polonais Gorecki (auteur de la Symphonie no 3) les qualifiant de «minimalistes mystiques». Dans son livre «Thresholds: rethinking spirituality through music»(3) Marcel Cobussen explique la résurgence de la spiritualité en musique par un désenchantement face à la modernité, à la marchandisation de la culture. Selon lui, cette nouvelle musique spirituelle se présente comme un adieu à la modernité mais également à la musique moderne ou de d'avant-garde. Il va plus loin encore en affirmant que le compositeur apporte désormais à l'auditeur ce que la religion ne peut accomplir.
On a aussi regroupé Pärt et Gorecki auprès de Sofia Gubaidulina, Giya Kancheli, Andrzej Panufnik à cause de leur indépendance (par rapport modernisme du XXeme siècle ), leur respect mutuel et la similarité de leur style. (4) (J'ai rédigé ce texte pour mon cours à l'U de M)

Une biographie (en anglais) est aussi disponible ici.


En 2006, la radio publique américaine (NPR) consacrait une émission au compositeur estonien et où on peut entendre le magnificat interprété par un choeur estonien. (Cliquez sur "Hear the performance").

Voici les paroles et la traduction (cliquez pour agrandir)


















Une petite analyse de l'oeuvre

Le Magnificat de Arvo Pärt se distingue par sa sobriété délicate et son introversion. Par un assemblage de valeurs longues, par un rythme lent et méditatif, ainsi que son écriture parallèle, l’oeuvre renvoie au chant grégorien. Contrairement à plusieurs Magnificat du Baroque et de la Renaissance, Pärt ne semble pas préoccupé par la mise en musique des paroles : les versets sont répartis sans égard au sens véhiculé par le vers, entre la soliste (accompagnée par une autre voix) – articulant le texte sur un ton monocorde – et le reste du chœur, composé généralement de trois voix (parfois six lorsqu'elles doublent un autre pupitre). Les moments forts ( sur « generationes » et sur « Et misericordia ejus a progenie in progenies timentibus » ) surviennent à des moments plutôt inattendus puisque sans lien avec la signification des mots.

Pärt applique une technique ancienne, celle du bourdon, mais inversée (car le rôle est confié à la voix aiguë plutôt qu'à la basse). La voix grave, en revanche, hérite souvent de la mélodie principale. Les notes chantées par les voix du chœur s'élèvent ou s'abaissent, s'articulant autour de la note pivot (le do de la soprane). Parfois, il en résulte un frottement (par exemple, avec le ré des sopranes II, dans les premières mesures) qui confère à la pièce une impression de mystère. Ces effets sont le résultat d’une nouvelle technique de composition qu’il a développé au cours des années 70 : la technique du tintinnabulisme.

On peut aussi remarquer deux passages en hoquet sur « Dispersit superbos » ainsi que sur « et divites dimisit inanes » qui sont des précédés souvent utilisés par les compositeur de l’Ars Nova ( XIV eme siècle) et que Pärt a étudiés.

Le compositeur clôt son Magnificat avec un retour à l'introspection qu'il exprime par un pianissimo et un effet de ralentissement (obtenu par des valeurs très longues), traitement qui est loin de refléter les paroles « mon âme exalte le seigneur »...


Suggestion

Summa est une une autre très belle pièce chorale de Pärt. Le rythme un peu plus rapide que celui du Magnificat me rappelle des volées de cloches d'églises.

Je vous propose d'écouter une version interprétée par le Studio de musique ancienne de Montréal sous étiquette Atma.

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